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L'appel d'offres du gouvernement québécois pour le logiciel libre : inutile et pernicieux (1 de 2) (1 vote) Comme vous avez de grandes dents!
Mes deux filles adorent l'histoire du petit chaperon rouge. Et particulièrement le passage où celle-ci demande au loup, déguisé en grand-mère et couché dans son lit après l'avoir mangé (la grand-mère, pas le petit chaperon rouge) «Grand-mère, comme vous avez de grandes dents !»
L'appel d'offres publié par le Centre des services partagés du gouvernement du Québec en juin dernier et visant la qualification de prestataires de services d'accompagnement pour la gestion des logiciels libres, m'a fait penser au Petit chaperon rouge. Vous comprendrez pourquoi en prenant connaissance des raisons qui ont amené Gestion-Ressources, la compagnie dont je suis le président, à refuser de répondre à cet appel d'offre. À l'exception de la conclusion que je réserve pour mon prochain billet, je vous livre ici le courriel que nous avons fait parvenir au CSPQ :
« Nous refusons de soumissionner sur cet appel d'offres, car nous considérons que l'appel d'offres sur la qualification de prestataires de services d'accompagnement pour la gestion des logiciels libres :
Un appel offres inutile et un gaspillage de fonds publics et privés
Les sociétés de services en logiciel libre (SSLL) sont relativement peu nombreuses au Québec (une vingtaine), comptent majoritairement moins de 10 employés et sont de création assez récente, les plus vieilles ayant 10 d'existence, mais la majorité, probablement moins de 5 ans. Quatre entreprises ressortent du lot par le nombre d'employés, l'ancienneté et la diversité des services offerts: Savoir-faire Linux, Révolution Linux, Sys-tech et Infoglobe. À ce portrait, il faut ajouter les grandes sociétés de services informatiques qui ont un « département » de logiciels libres : CGI, DMR, Bell, Telus, Nurun, Systematix et quelques autres.
Devant un si petit nombre de joueurs et face à une industrie du LL en voie de développement, la qualification est, à notre avis, une étape tout à fait inutile et coûteuse tant pour le gouvernement (combien de fonctionnaires devront se pencher sur ce dossier ?) que pour les SSLL qui répondront à l'appel d'offre. Nous croyons que, pour répondre aux besoins du gouvernement, l'appel d'offres direct axé sur un besoin bien identifié et ouvert à tous les fournisseurs de services en LL est amplement suffisant.
Le CSPQ justifie son appel à la qualification de fournisseurs en LL par son souci «...d'offrir aux ministères et organismes qui utilisent des logiciels Open Source dans leur infrastructure un accès simple, rapide et efficace à des prestataires de services professionnelles...». Or, dans le milieu du LL, tout le monde sait bien que le CSPQ a été plutôt un frein à l'utilisation du LL et que c'est grâce à la décentralisation des décisions informatiques laissées à l'initiative des directions informatiques de chacun des ministères si le LL a pu faire son entrée dans certains ministères.
La barrière à l'entrée des nouvelles sociétés SSLL
Dans les faits, la qualification de fournisseurs sert à constituer un «club» restreint et sélect de fournisseurs qui seront invités, lors d'un processus rapide (et, faut-il ajouter, souvent tournant entre ces fournisseurs sélectionnés) à répondre aux demandes du gouvernement. Si, peut-être, ce système puisse se justifier lorsque des centaines de fournisseurs sont susceptibles de répondre à ces demandes, nous sommes loin du compte dans le cas des SSLL.
Ainsi, très peu de SSLL pourront répondre à l'exigence de fournir un service de support 24 h. 7j/7 dans le cas des services de maintenance ou, encore, dans le cas des activités d'analyse et de consultation, à celle «...d'établir sa participation et son implication dans la réalisation de cinq (5) mandats d'au moins cent jours/personne chacun...» ce qui veut dire, en clair, à un taux moyen de 800 $/jour, cinq mandats de 80 000 $ chacun. Pour un gouvernement qui n'a jamais montré l'ombre d'une politique officielle envers l'utilisation des LL et d'appui aux SSLL, ce sont des exigences pour le moins étonnantes...
La reproduction du modèle actuel basé sur le logiciel propriétaire et favorisant la constitution de monopoles dans les SSLL
Les révélations récentes sur les sommes englouties dans le DSQ, souvent en pure perte (voir l'article de Denis Lessard dans Cyberpresse - Informatisation des dossiers médicaux: 111 millions investis en pure perte) ainsi que celles concernant l'attribution des contrats gouvernementaux à trois entreprises (Depuis 2004, Québec a dépensé 3,5 milliards pour 6900 contrats de technologie. Plus de la moitié de la valeur des contrats est allée à trois grandes firmes : TELUS, DMR et CGI. Voir l'article de Denis Lessard dans Cyberpresse) nous font craindre que l'on s'apprête à suivre, pour les LL, un modèle désuet et contre-productif pour le Québec, qui favorise la concentration des ressources gouvernementales vers les grandes sociétés informatiques au détriment des petites sociétés, qui sont souvent à l'origine des innovations technologiques.
Qui plus est, lorsque ce club sélect issu de la qualification sera constitué, on peut présumer que ces fournisseurs seront fort probablement favorisés, car ils connaîtront déjà les systèmes en place. Un argument que nous entendons régulièrement de la part des gestionnaires, lorsqu'il est question de changer la plate-forme Microsoft pour une autre...
La philosophie du logiciel libre
La disponibilité du code source ainsi que son développement basé sur une communauté (de développeurs individuels et d'entreprises) est une garantie de survie de son écosystème qui tend à favoriser l'existence de nombreux fournisseurs de services. Cette diversité doit être préservée, car elle est l'assurance qu'un client (un gouvernement) ne sera pas «prisonnier» d'un seul fournisseur, ou encore d'une seule technologie propriétaire. Car, comme le mentionnait la Vice-présidente de la Commission européenne à la Stratégie Numérique Neelie Kroes le 10 juin 2010 dans un discours sur les standards ouverts et l'interopérabilité dans le cadre de l'Open Forum Europe 2010 de Bruxelles « de nombreuses autorités se sont retrouvées enfermées inintentionnellement dans des technologiques propriétaires pendant des décennies. Passé un certain point, ce choix de départ est tellement intégré que toute alternative risque d'être systématiquement ignorée, quels que soient les bénéfices potentiels. C'est un gâchis d'argent public que nous ne pouvons plus nous permettre. »
Par ailleurs, grâce à l'utilisation de standards ouverts, le développement d'applications en logiciel libre se fait en utilisant des « briques » logicielles. La diversité des applications, et donc des SSLL qui supportent ces « briques » logicielles, forme l'extraordinaire richesse de l'écosystème du logiciel libre. Cette richesse doit être préservée et le CSPQ pourrait y contribuer en faisant preuve d'une véritable audace et en innovant dans sa gestion du logiciel libre. »
Fin du courriel.
Vous vous rappelez la réponse du gros méchant loup ? «C'est pour mieux te manger, mon enfant!» En abordant le logiciel libre comme une copie conforme du logiciel propriétaire, l'appel d'offres du CSPQ est une tentative maladroite d'empêcher le développement d'une industrie du logiciel libre performante et innovatrice. Mais alors, me direz-vous, qu'aurait pu faire le CSPQ ?
Dans mon prochain billet, je montrerai comment le CSPQ aurait pu sortir des sentiers battus et se positionner à l'avant-garde de l'action gouvernementale dans le domaine du logiciel libre.
(...à suivre)
Serge Martel
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Intéressant, voici peut être un autre point de vue ?
Merci pour ce billet qui apporte un point de vue intéressant. Je ne suis pas nécessairement d'accord avec tout le contenu du billet et je voudrais apporter un point de vue un peu différent à la discussion.
C'est un peu le débat ancestral de l'œuf et de la poule : ce que je comprend du billet c'est que le gouvernement du Québec n'est pas vraiment un marché pour les entreprises en logiciels libres. C'est vrai "en général" et on est, en effet, assez loin du marché français par exemple ou les contrats publics représentent plusieurs centaine de millions d'euros annuellement. Je pense que d'après nos estimés, on est très très loin (en intégrant la taille de la population bien sur) de ce chiffre au Québec.
Alors pourquoi, le CSPQ, effectivement, qui est perçu comme assez peu favorable aux logiciels libres, effectue une "sélection" de fournisseurs et comment ais-je compris la chose ?
Un gouvernement est géré avec l'approche processus, pas avec l'approche "résultats" propre aux entreprises privées. Ainsi, les lois encadrent les fonctionnaires qui doivent ... faire respecter le processus et la loi. Les moyens doivent être assujettis aux processus à mettre en place.
Dans le cadre de cet appel d'offre, ma compréhension est que le CSPQ souhaite limiter les risques reliés à l'adoption de fournisseurs en logiciels libres. Afin de limiter ce risque il existe plusieurs moyens/outils comme : la garantie de soumission, la garantie d'exécution, la mise en place de critères (ISO, âge de la compagnie, volume d'affaire, etc.) ou encore la sélection de fournisseurs avec des critères variés (méthode retenue ici par le CSPQ).
Pourquoi une méthode plutôt qu'une autre, je n'en sais rien mais j'ai, pour ma part, considéré l'appel à qualification du CSPQ comme assez "ouvert" aux jeunes compagnies en logiciels libres comme SFL, Gestion Ressource, Révolution Linux, etc. Maintenant, je pense que les compagnies à trois lettres bien connues dans la région de Québec (DM_, LG_, IB_, CG_, etc.) sont tout de même mieux placées que les compagnies en Logiciels Libres pour répondre à ce genre d'appels d'offre qui respectent la nomenclature et les processus gouvernementaux habituels.
Dit plus simplement, il y a fort à parier que les compagnies à trois lettres ont déjà répondu à des appels d'offre similaires, ont déjà les CVs de leurs ressources au bon format et même ont déjà remportés de tels appels d'offre. À l'inverse, c'est le premier du style pour les compagnies en logiciels libres et je considère que le risque d'un erreur ou d'un oubli administratif est très grand.
Ceci étant dit, un autre point est abordé dans le billet qui touche à la légitimité du CSPQ de sélectionner des fournisseurs en logiciels libres. C'est une autre histoire pour la partie technologiques et spécifique aux logiciels libres mais je pense que le CSPQ est très en maîtrise des processus d'appel d'offre et de sélection de fournisseurs. Donc, encore une fois, du point de vue processus, le CSPQ est expert même si les compagnies en logiciels libres ne le sont pas ... encore.
La partie positive associée (j'essaye toujours de voir le positif dans les situations!) est la suivante :
* Le marché est attiré vers les Logiciels Libres puisque le gouvernement a fait cet appel d'offre (même si je partage ta vision : le gouvernement du Québec "en moyenne et en général" n'est pas un leader/innovateur en la matière)
* Les logiciels libres sont en voie d'être "normalisés" et considérés comme les autres solutions et ce dans tout l'appareil gouvernemental y compris au niveau des appels d'offre
* Le CSPQ va se doter d'une offre logiciels libres : cela rejaillit positivement sur toutes les entreprises en logiciels libres. Les M/O ne sont pas "obligés" de faire appel au CSPQ et il sera toujours possible de démarcher des ministères directement sans passer par le CSPQ mais, du point de vue global, je trouve que cela légitime les logiciels libres auprès des gouvernements.
Donc pour toutes ces raisons (certaines positives, d'autre non), Révolution Linux a décidé de répondre à cet appel à qualification qui n'offre aucune garantie de revenus et représente un effort de développement d'affaire relativement important (plus que 100 heures de travail disons) pour des résultats qui pourraient être très décevants (exemple : disqualification pour des raisons administratives ou autre).
Je comprend la position de Gestion Ressource et respecte ton point de vue : répondre ou ne pas répondre revient à gérer l'opportunité et le risque (et ici la déception associée, soit d'être disqualifié, de ne pas être retenu ou même d'être retenu sans qu'aucun revenu n'en découle!) et c'est quelque chose que toute compagnie doit faire.
Ce billet, quel que soit le résultat de l'appel d'offre, aide à positionner un problème et met en avant la difficulté qu'a le logiciel libre à percer le marché provincial qui est encore aujourd'hui dominé par les logiciels propriétaires.
Comment garder vivante la philosophie des logiciels libres (qui implique ouverture et transparence) tout en respectant les processus gouvernementaux ?
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